30 août 2009

Episode 9

Stairway from Heaven



    Je prends un nouveau bain de lumière blanche, violente et crue. Cette fois, mes sens accommodent plutôt rapidement. Je me trouve dans une petite pièce carrée, nue, dont l'éclairage réfléchi par les murs ne laisse pas deviner son origine. Comme la dernière fois, une voix s'élève, mais plus flûtée, tandis que je ne peux toujours pas non plus en déceler la provenance. Elle m'intime de franchir la porte qui me fait face, dans ce qui ne me semble pas être une formulation verbale. Je me mets brutalement en mouvement quand je perçois une notion d'urgence. J'obtempère donc prestement, et reste suffoqué quelques secondes devant le spectacle qui s'offre à moi. La nature, luxuriante et superbe, impose sa verte symphonie à mon regard conquis par l'harmonie subtile mais absolue, que dégage l'agencement apparemment anarchique de l'implantation des divers végétaux. Cela ne peut que m'évoquer le jardin d'Eden, m'amenant à penser que le talent du paysagiste qui bosse ici surclasse incommensurablement celui du concepteur de mon jardinet de campagne, coquet mais terne, vaguement doux au regard mais bétonné, puant l'artifice à plein nez. Rien de tout ça devant moi. Rien que du naturel, exhalant un équilibre esthétique jouissif, corroboré par la complémentarité des fragrances qui me parviennent au gré du vent léger.

    Je suis irrépressiblement attiré par un monument sylvestre, un hêtre multicentenaire et épanoui. J'ai soudain l'impression qu'il s'adresse à moi, avec une voix féminine. Wow. Je commence à me faire peur. Mère Feuillage me cause, à présent. Je suis rapidement détrompé quand surgit de derrière le tronc ce qui s'avère être la véritable source de la voix cristalline. Mon ironie aurait voulu que ce soit Pocahontas qui s'avance vers moi, mais sa pigmentation est bien trop claire pour être celle d'une digne représentante de la confédération de tribus Powhatans. Sa pilosité est presque blanche, et elle me transperce de son regard d'un brun si clair qu'il projette des reflets dorés. Son visage et son corps nu sont exempts de toute flétrissure dûe à l'âge. Etrangement, ses mouvements, son expression et ses yeux démentent incontestablement son apparente vingtaine débutante. Troublante, la créature. Si elle est vierge, j'attends avec impatience l'arrivée de ses soixante-neuf collègues...
“    - Ne te raconte pas d'histoires, petite âme. Tu n'es ici que pour un bref instant. Remballe immédiatement ta libido, je ne suis pas là pour ça.
-    Ah, pourtant, vous portez si bien la nudité...
-    Peut-être mieux que toi, j'en conviens !
Ah oui, tiens, je suis nu moi aussi. Et en passe de devenir obscène si je ne cesse pas de contempler la verte Artémis qui me fait face. Ses paroles me font immédiatement retomber sur Terre. Littéralement.
-    Pas de temps à perdre, tu ne vas pas tarder à reprendre vie. Je tiens à mettre ce temps à profit pour te transmettre quelques informations sur ton état terrestre.
-    Ca tombe bien qu'on en parle, il y a un ou deux détails que...
-    Vas-tu te taire ! Première chose, fais confiance à la gent qui t'a recueilli, elle nous sert, même si elle ne le fait pas toujours habilement.
-    Nous, c'est qui ? Placé-je en constatant que mon Artémis m'évoque de plus en plus une Walkyrie.
-    Je t'ai dit de te taire. Regarde autour de toi. Ca ne t'évoque rien ?
-    Justement. Ca évoque un peu trop pour être honnête.
-    Tu es futé. Tu n'as pas eu la sagesse de faire les bon choix de ton vivant, mais ce n'est pas par défaut d'esprit. Peu importe. Pour parler ton ancien langage, on est en affaires, tous les deux. Considère que tu me dois l'existence après ton funeste rodéo. Garde bien présent à l'esprit que ce privilège en est un, et qu'il est révocable.
-    Le Parrain est une nana à poil...
-    Toi, l'homme de main, tu l'es aussi au figuré. Cesse de m'interrompre. Tu as nécessairement entendu parler des vampires.
-    Forcément...
-    Eh bien, comme vous dites en bas, il n'y a pas de fumée sans feu. C'est une invention du camp d'en face pour court-circuiter le trajet habituel des âmes. Elles restent coincées en bas et ne nous reviennent pas. Ces êtres existent depuis très longtemps, mais commencent à devenir envahissants. Nous sommes déjà intervenus par le passé, mais cela revêt à présent une urgence particulière. Ils vivent de moins en moins en parias, et ont infiltré toutes les couches supérieures de la société. Tu as toi-même travaillé pour le compte de quelques-uns d'entre eux pendant ta vie. Tu vas les combattre, à présent. Tu as déjà fait des rêves bizarre, non ?
Elle ne me laisse pas le temps de répondre.
-    C'est par ce biais que je te contacterai. Je le ferai d'ailleurs prochainement. Je n'ai pas eu le temps de te dire tout ce que je voulais, et tu es déjà rappelé...

    En effet, le décor commence à tanguer, et ma superbe interlocutrice disparaît. Je ne suis plus qu'une conscience dans le néant. Soudain, un bouquet final de 14-juillet de douleur m'assaille. Je viens de renouer avec mon corps terrestre. Douleurs au crâne, à l'épaule, à la cuisse, au bras, plus une dans la poitrine. Je sens deux côtes se ressouder, m'arrachant un glapissement. Je ne perçois rien d'extérieur à mon corps, tant celui-ci m'assaille de signaux. Mon squelette se reconstitue, les muscles reprennent leur place et leur intégrité, des sections de tendons se réunissent. Les élancements sont insupportable, mais je ne bouge pas, ayant constaté que le mouvement les aiguise. Quand la marée de souffrance reflue, j'ouvre les yeux sur mon corps nu couvert de sang séché brunâtre. Un des ZZ-top me tourne le dos, occuppé qu'il est à brailler à travers le chambranle d'une porte ouverte que ça y est, je viens de ressusciter. En voilà un qui en sait plus que je n'en savais moi-même avant cet entretien qui me laisse le sentiment qu'il a eu lieu des siècles en arrière. Je crois même que je serais incapable de décrire formellement ce qui y est arrivé. Je m'assied lentement, paré aux assauts de la douleur, qui m'épargne. J'ai une gueule de bois d'enfer, comme si je m'étais enquillé un fût de whisky. Vu d'où je viens, c'est la moindre des choses. Un bruit de cavalcade m'informe que mon intimité risque d'être troublée incessemment. Ce n'est d'ailleurs pas une simple cavalcade, au vu du vacarme métallique produit, je m'attends à voir débarquer tous les démons de l'enfer dans la petite cellule où j'émerge. Quand ils se massent devant la porte, je m'aperçois à leur tenue métal et cuir, à la massive corpulence de la plupart et à la barbe cradingue et aux tatouages qu'ils arborent tous qu'ils pourraient bien être affiliés à quelque engeance démoniaque. Leur sourire unanimement béat m'indique que s'ils viennent du fond des enfers, ils me prennent pour leur prophète. Là dessus, ils s'écartent pour laisser passer le plus corpulent d'entre eux, si l'on se réfère au seul tour de taille. Un regard bleu perce le masque de poils gris qui recouvre sa figure. Ce vieil homme est poilu au point de ne plus laisser discerner la frontière entre barbe et sourcils. Il a beau me regarder, j'ai du mal à décrocher mon attention de l'extraordinaire touffe qui orne les pavillons de ses oreilles. Dès le début d'un laïus de bienvenue terriblement ampoulé, un voile rouge que je connais déjà s'empare de mon attention et semble vouloir s'emparer du reste. Lombric luttant contre un glissement de terrain. Comme précédemment, c'est violent. Une nouvelle fois, le faciès de Candice m'apparaît, ensanglanté. La tornade de bestialité enserrant ce visage aux courbes familières et rassurantes se fige graduellement. Elle m'aspire. Elle me souffle sa détresse. La rouge et sombre spirale ponctue ces SOS d'atroce déchirements. Elle finit par ne plus ponctuer, mais emporter le contact qui s'était créé. A force de tenter de m'en détacher, j'impose à la dissonante distorsion la distance qui m'en libère. Encore à vif, j'ai la frousse de ma vie en émergeant. Deux billes rouges à l'iris bleu me fixent à travers un monceau de poils désordonnés. Je ferme autant que possible toutes les vannes sensitives autres que visuelles, auditives et olfactives. Je décide d'ailleurs de refermer cette dernière lorsque me parvient le remugle qui nimbe la silhouette du vieux penché sur moi. Je m'en félicite quand son haleine m'effleure alors qu'il prend la parole :
-    Ca va ?
-    Mouais, ça va, grogné-je. Faut qu'on cause, toi et moi.

Posté par JoeCrocodile à 18:22 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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