19 août 2009

Episode 8

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                  Le moteur redescend en régime, le temps que Bruyères passe le quatrième rapport. Le feulement du moteur de la puissante berline se fait de nouveau entendre, dans son implacable montée sur la gamme.
- On aurait quand-même pu éviter de prendre ma Mercedes, maugrée l'avocat.
- Non seulement ça fait plus vrai comme ça, mais en plus on a le cul dans du cuir. Il me fallait bien ça pour me remettre du mitard... Dis-moi, ça doit rapporter de s'occupper de mes petits problèmes judiciaires, elle est plutôt classe, ta merco !
Il ne prend pas la peine de me répondre, les yeux rivés sur le rétroviseur.
- On est suivis, finit-il par dire.
- Je me suis évadé en te prenant en otage, observé-je. Les flics veulent peut-être savoir où je veux en venir.
- Merci de ces précisions, mais je ne roulerais pas en berline de luxe si j'étais trop idiot pour le savoir. On est suivis par des gens qui ne sont pas des flics.
Je me retourne.
- Le van noir ?
- Non, l'Espace vert.
Je ris de ma propre bêtise. Le van noir, c'est tellement cliché... En tous cas, si le monospace n'est pas noir, il a quand même les vitres teintées. Je suis tiré de ma contemplation routière par un énorme coup de freins. Un vieux C25 rallongé et à moitié rouillé est planté en travers de la route. J'ai à peine le temps de penser que ce genre de plan me rappelle quelque-chose. L'Espace vert est grimpé sur le trottoir et stoppe à ma hauteur. La porte coulissante s'ouvre sur des hommes barbus munis de Rayban. Je pense immédiatement aux ZZ Top. A la différence près que ces derniers se trimballent plus souvent avec des guitares qu'avec des mitraillettes. Je lève mon PPK. Le van noir déboule sur notre gauche. Les vitres descendent sur une autre bande de manieurs de crache-plomb automatique, glabres ceux-ci. Curieusement, le premier coup de feu ne vient pas des véhicules nous entourant. L'avocat bien propre a sorti un énorme Uzi et envoie des rafales en direction du Renault. Les occupants du Chrysler lui emboîtent le pas. Les autres répliquent. Je ne perçois plus les crépitements des salves que de manière auditive, recroquevillé que je suis, planqué à l'abri (précaire il est vrai) de la portière passager. Me provoquant une douloureuse réminiscence, le pare-brise vole en éclat. Le fracas des armes s'intensifie encore, j'ai l'impression que les occupants du C15 sont entrés dans la danse. Mes soupçons sont trouvent confirmés par la neige de confettis de textile synthétique provenant du plafond de la luxueuse berline, dont la cote argus descend à vue d'oeil sous la tempête de projectiles. Le déchaînement de violence s'interrompt aussi rapidement qu'il a débuté. Je suis trempé de sang. Je n'ai pas la moindre douleur. Ce sang n'est pas le mien. Je relève enfin la tête. L'excellente qualité de la laque de mon avocat n'a pas empêché les rafales de balles de le décoiffer quelque peu. La rupture de contrat est brutale, mais j'en prends acte. Je risque un coup d'oeil sur ma droite. Deux types semblent être sur le carreau dans l'Espace. Les trois qui restent me hèlent avec empressement.
- Eh, mec, grimpe ! me crie un des ZZ Top armé.
- Ouais, magne ton cul, y peut en v'nir d'aut' ! complète un deuxième.
Interdit, je demeure immobile. Je ne bouge pas davantage quand j'entends au loin les deux tons caractéristiques des sirènes de police. Les voitures déboulent au bout de l'avenue, et le son n'est plus assourdi par aucun obstacle. Le bleu des gyrophares et ce chant strident m'hypnotisent. Je suis alors tiré de ma transe par l'exclamation du chauffeur du monospace :
- Putain de merde ! V'là les condés !
Je me décide enfin. La portière est complètement faussée, mais ne me résiste qu'une demi-seconde. Le raclement du métal arrache une gerbe d'étincelles au macadam, et la pièce d'acier s'affale au sol. J'en piétine la ronce de noyer en jaillissant de l'habitacle. Les flics sont juste derrière l'amas de carrosseries percées. Le concert de coups de feu reprend. Il n'a pas la même intensité que le précédent, les fonctionnaires n'ont pas pris le temps de se munir de matériel plus lourd que leurs 9mm désormais réglementaires. Pour autant, ils tirent assez juste. Ils me touchent au bras et à l'épaule. Mon système nerveux me le signale impitoyablement. Glapissement de bête blessée de ma part. Et ce n'est pas fini. Les ZZ Top sont descendus du van, en se couvrant par de courtes rafales de MP5. Un seul flic ne se roule pas aux abris. Un vieux, réfractaire au 9mm. Il pointe le canon de son Manhurin droit sur moi. J'aperçois les veinules qui zèbrent le blanc de son oeil alors qu'il presse la détente. Feu et fumée se ruent hors du revolver. Je bascule en arrière. Le bleu du ciel. Puis, plus rien. Le temps se fige autour de ma stupéfaction. Je n'ai même pas vu arriver le projectile.

Posté par JoeCrocodile à 17:42 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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