08 décembre 2008

Episode 6

Super sans plomb

         

 Je suis de nouveau baigné dans l’intense lumière qui précédait la débauche d’images dont je viens d’être bombardé. Elle s’efface presque aussitôt. Je renoue avec mon corps meurtri. La dureté du sol. La morsure du froid. L’obscurité. Je m’étire. Cela me coûte un effort, sans parler de la douleur. Mon pied touche quelque chose qui n’est pas du béton. Trop souple, pas assez froid. Je l’attrape. Le mètre qui me sépare de lui me semble être un kilomètre. Dans l’obscurité totale, je n’ai que mes doigts pour identifier l’objet. On dirait un tout petit coussin en plastique. Ils ont de l’humour, les mâtons. Avec moins de trente centimètres d’un côté et quelque-chose comme vingt de l’autre, il suffira à peine à caler ma tête. S’il en supporte le poids. Au demeurant, il est trop souple pour être correctement gonflé. En le pressant, j’en viens à penser qu’il n’est pas gonflé. Il contient un liquide. Je trouve un embout sur un des petits côtés. A tâtons, je le travaille et parviens rapidement à le faire sauter. Je renifle. Une liqueur. Ou autre chose, mais j’ai une espèce d’envie de plonger dedans qui me prend aux tripes. Un fumet d’ambroisie, ou de n’importe-quoi de divin qui relègue le château Petrus 1982 au rang d’infime piquette insignifiante. Je ne renifle plus, je le respire durant de longues minutes. J’ai l’impression d’être enivré rien qu’en le sentant. Un bouquet multicolore et infini, qui préfigure en bouche la plus plaisante explosion de bonheur sensitif. C’en est même trop beau. Brutalement, j’éloigne le liquide de mon visage. Je n’ai pas le bras assez long. L’implacable effluve parvient encore jusqu’à mon narines. J’ai tellement envie de m’en avaler une lampée pour voir si le parfum est aussi délectable en bouche qu’au nez que je me dis que ça ne peut être qu’un piège. Pourtant, à cet instant précis, je n’ai envie que d’une chose : goûter à ce sale truc qui m’excite les sens. La raison exclut catégoriquement d’ingérer un liquide en aveugle. Mais nom de Dieu, il y a des jours ou « catégoriquement » semble d’une rigidité toute relative. Je me vois, dans un instant de dérision, à la torture dans un mitard obscur avec le bras tendu depuis cinq minutes. Pas une seconde de plus ne s’écoule, contrairement à l’élixir qui prend la voie de ma gorge. A ma langue, c’est salé. Avant de l’avaler, je laisse travailler mon nez. Goût métallique. Très décevant. Une sorte de tannin vient, mais si c’est du vin, il est ouvert depuis trop longtemps. Ca n’a pas l’épaisseur de goût que pourrait avoir le cyanure. Presque par réflexe, au milieu de mes tergiversations mentales, je déglutis. Un vent de panique souffle sur mon visage que je devine mi-hagard, mi-crispé. Je me mets sèchement à genoux, redoutant le moindre signal de mon corps. Les deux doigts entre les dents, j’interromps soudainement mon mouvement. Des sensations bizarres commencent bien à sillonner mon corps, mais elles n’ont rien de désagréable. Au contraire. Si le plaisir gustatif n’était pas au rendez-vous, les effets de la potion semblent de genre goscinnien. J’ai l’impression de la sentir directement se diffuser dans mes veines, échauffante et tonifiante. Avec une vigueur nouvelle, j’entreprends sans vergogne de me basculer cul-sec le reste du breuvage. Puis, anxieux, j’attends le résultat. Ce dernier ne tarde pas. Mes douleurs s’estompent avec une rapidité surnaturelle, tandis que je me sens ragaillardi puissance dix exposant un gros, gros nombre. Ca n’avait pourtant pas le parfum d’un méga-café coupé à la coke avec trente guronzan, cinquante actimol et tout un cocktail d’antalgiques divers. Je viens de boire de l’énergie pure. Debout dans ma cellule, droit comme un I, je n’ai qu’une aspiration : que les trous du cul de mâtons reviennent me voir, juste pour rire. Je cours tambouriner contre ce que je pense être la porte, dans la mesure où c’est le seul matériau métallique que je trouve sur les quatre murs. Le bruit résonne tandis que je tourne dans ma cellule comme un lion en cage, ou plutôt comme un catcheur avant un combat de gala. Un autre bruit de métal, plus mat celui-ci, se fait entendre quand je heurte un objet du pied droit. A quatre pattes, je tâte frénétiquement le sol pendant une minute trente avant de mettre la main dessus. J’identifie rapidement l’objet. Quelqu’un me veut du bien. C’est un flingue. Automatique et compact. Avec ça, et un peu de pot, je ne serai peut-être même pas obligé de foncer dans le tas pour reprendre ma liberté. Parce-que j’ai envie de sortir. Et pas qu’un peu. Du coup, je me rassérène un brin. Avec la surprise que j’ai pour eux, mieux vaut les attendre. Je glisse l’engin à l’élastique de mon caleçon, sous la combinaison de prisonnier qu’ils m’ont fait endosser. A genoux au centre de ma cellule, je les attends. Ma patience n’a pas à s’éroder trop longtemps, un rai de lumière vient m’éclairer les cuisses. Un homme me parle par la fente à mi-hauteur de la porte :

« - Bouge pas, connard. Ton avocat est là. Je sais pas qui t’es, mais ça va vite pour toi, même si que t’es au mitard. Je vais ouvrir. Tu te tiens à carreau, je suis pas tout seul, et pis si tu bronches, t’as pas d’entretien, on en a le droit. C’est pigé ? »

Je ne réponds pas.

« - J’te cause, connard ! C’est pigé ?!

- Ouais, c’est bon, m’entends-je répondre.

- OK, on ouvre. Tes mains en évidence dans la lumière. »

J’obtempère. La porte s’ouvre après un son de ferraille creuse. En effet, il n’est pas tout seul. Malgré mon éblouissement, je distingue une douzaine de silhouettes déguisées en CRS. Mon interlocuteur avance, et me passe les menottes. Il tire dessus un coup sec pour m’inciter à sortir. Je le suis docilement. Sur le seuil, je me retourne vers la cellule. J’aperçois ma pochette surprise en plastique. Elle porte une annotation au marqueur. AB+. Ca explique le goût d’oxyde de fer. Ca explique moins les vertus tonifiantes que ça peut avoir sur ma personne. Quelle qu’en soit la raison, j’ai la frite, et ça ne sent pas bon.

 

Posté par JoeCrocodile à 12:33 - Commentaires [11] - Permalien [#]


Commentaires sur Episode 6

    Préparons l'ail et le crucifix... Tu gagnes des points semaines après semaines.

    Posté par wally, 09 décembre 2008 à 10:02 | | Répondre
  • Tu deviens dur en affaire, l'histoire prend un tournant, on est mardi soir...

    Posté par wally, 16 décembre 2008 à 17:03 | | Répondre
  • Lâche un peu tes skis et honore-nous d'une suite!

    Posté par mm, 18 décembre 2008 à 09:59 | | Répondre
  • LA SUITE ! LA SUITE ! LA SUITE ! LA SUITE ! LA SUITE ! LA SUITE ! LA SUITE ! LA SUITE !

    Posté par Tyef, 18 décembre 2008 à 21:47 | | Répondre
  • gloups

    Salut tout le monde, navré du contretemps (non, ce n'est pas un sale effet de suspense...), la Suisse et ses skieurs m'ont bouffé beaucoup de temps, sans parler des difficultés à accéder à un internet, quand je parviens déjà à accéder à un simple PC. En un mot, c'est la zone, mais ça commence à se stabiliser un peu, me permettant par là de concocter la suite au chaud dans mon chalet. J'implore simplement que votre mansuétude soit grande quant à la tenue des délais et l'exactitude du jour de publication pour encore une semaine ou deux...

    Posté par JoeCrocodile, 21 décembre 2008 à 18:36 | | Répondre
  • mouais... disons que ça passe pour cette fois... Mais que ça ne se reproduise pas !!!
    Et mets-toi un peu au boulot, au lieu de lire mes coms !

    Posté par Tyef, 22 décembre 2008 à 20:11 | | Répondre
  • La neige et les femmes sont elles bonnes en suisse?

    Posté par ton boss, 24 décembre 2008 à 12:11 | | Répondre
  • Alors le crocodile s'acclimate t-il bien dans la neige? Paraitrait qu'il a changé de pelage??? La chasse est bonne?
    Au passage, joyeux Noël et la suite la suite la suite...
    Bisous copain!

    Posté par mm, 24 décembre 2008 à 12:45 | | Répondre
  • Bonne année, vieux...

    ...et la suite, c'est pour 2010 ? Fais gaffe, je vais oublier l'intrigue et devoir tout relire d'un coup dès qu'il y aura du neuf...

    en même temps, c'est pas un truc qui va trop t'ennuyer, ça... Bon, je trouverai autre chose !

    Posté par Tyef, 08 janvier 2009 à 19:45 | | Répondre
  • "J'implore simplement que votre mansuétude soit grande quant à la tenue des délais et l'exactitude du jour de publication pour encore une semaine ou deux..."
    Posté par JoeCrocodile, 21 décembre 2008 à 18:36

    Mouais... Grande mansuétude, grande...

    Posté par Tyef, 08 avril 2009 à 18:59 | | Répondre
  • Bon et maintenant que tu es de retour, on peut l'avoir cette suite?

    Posté par mm, 30 avril 2009 à 10:05 | | Répondre
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