24 novembre 2008

Episode 4

Des barreaux et du temps

        

 

Images de violence et impressions bizarre. Je suis plus que mal à l’aise quand j’ouvre les yeux. J’ai la sensation d’émerger d’un cauchemar, mais je suis persuadé que je ne dormais pas. Par ailleurs, j’étais emporté dans un tourbillon de ressentis, pas une seule image claire ne s’est imprimée dans mon cerveau. Cela fait remonter à la surface la fois où, à six ans, j’ai crevé le plafond des quarante et un degrés de fièvre. C’est la seule expérience comparable à celle que je subis aujourd’hui. La réalité ne paraîtrait d’ailleurs pas plus vivable que ces horribles songes. Je suis étendu sur une paillasse dans une cellule de neuf mètre carrés. La paillasse est au sol, deux autres détenus squattent les paillasses suspendues. Je peine à me persuader que je suis en France, au vu de mes conditions de détention. Après tout, je m’en fous complètement. Ici ou ailleurs, après tout ce qui vient de m’arriver, j’opte pour le lâcher prise plutôt que pour toute autre attitude. Je m’assieds sur ma couverture. Je n’arriverai pas à dormir. Et ce n’est pas la lumière jaunasse filtrée par la crasse amoncelée sur la vitre derrière les barreaux qui va m’aider à y parvenir. Je suis soudain entraîné dans une vision un peu plus précise que les précédentes. Le visage de Candice, pâle et ensanglanté. Le maelstrom de sensations me reprend aux tripes, plus intense que jamais. Sauvagerie et férocité y prédominent, m’arrachant un grondement guttural. Les protestations véhémentes de mes compagnons de cellule me parviennent à peine à travers le brouillard rouge et bestial qui voile mes perceptions. Tandis que le voile s’intensifie, j’ai l’impression que mon sang entre en ébullition. Une série de flashes me montrant Candice couverte de sang s’impose à moi en semblant me brûler la rétine. Bribes de cris déchirants et autres perceptions. Je m’en extirpe brusquement quand je constate que je suis plaqué au sol par deux gardiens. Une impulsion violente de ma part. L’impact mat de la tête du premier gardien contre le mur en béton me laisse certain qu’il se relèvera moins vite que son collègue qui s’affale sur la couchette inférieure. Je bondis sur le troisième homme qui se trouvait en retrait. La manchette est bien ajustée, il ne comprend rien à ce qui lui arrive quand je l’envoie bouler vers le fond de la cellule, non sans avoir arraché le mousqueton garni de clefs du passant de son pantalon. Mes deux compagnons de cellule restent figés, je les sens dans le dilemme de m’assister ou de rester bien tranquille. Le risque ou la prudence ? Le chemin le plus court et le plus dangereux ou le plus long mais le moins incertain ? Je ne me pose pas de telles questions. Je déverrouille la porte et en franchis le seuil. Je me trouve sur la coursive supérieure d’une longue structure grise, béton, acier. La sortie. Je cours. Gardien. Matraque. Je chancelle sous la violence du coup porté à ma tête. Je trouve au fond du regard de mon agresseur la plus insigne des stupéfactions quand je le lève du sol. Je n’y lis la terreur qu’une fraction de seconde avant que ne me serve de son corps comme projectile contre la cohorte de gardiens casqués qui se ruent hors de l’escalier dans ma direction. Je m’élance dans leur direction, espérant avoir un peu dégagé la voie avec ma boule de bowling vivante. Je tente un saut désespéré au dessus du tout ce petit monde. Trop court. J’atterris dans la mêlée noire. Des mains m’agrippent de toutes parts. Je tâche de les dégager en m’ébrouant. Je n’y parviens pas. On dirait que je faiblis. Merde, pas maintenant ! A force de moulinets de mes deux bras, je parviens à arracher deux mètres. Une grêle de coups me cloue cependant au sol. Il semble que les règles de sécurité reviennent aux hommes au fur et à mesure que ma résistance se fait de moins en moins virulente. La méthode dans la bastonnade se fait plus précise. Je ne suis plus que douleur. Les coups cessent, on m’empoigne. On me traîne. J’essaie de résister. Je me fais l’effet d’un ver de terre qui se tortille. Ils me conduisent au mitard. Je me sens dans un état de faiblesse totale. Je crois que je ne parviens même plus à bouger quand ils me jettent dans l’obscurité de l’exigüe cellule. J’ai mal. Je suis faible. Tiens, je peux tout de même m’épuiser. Bon à savoir. Je vais peut-être du coup être capable de dormir, qui sait… Je ferme les yeux. Une sensation de chaleur me pousse à les rouvrir. Une intensité lumineuse sans équivalent dans mes souvenirs irradie des murs. Une forme sombre se découpe devant moi. Je mets du temps à accommoder. Il est encore très flou quand sa voix s’élève (ce que je crois être sa voix). Elle a une chaude tessiture de baryton et est chargée d’une émotion indéfinissable, que son phrasé froid et précis rend très irréelle. Mon cerveau me souffle que je la connais. Je n’en comprends pas les mots. L’impression de réminiscence se renforce à mesure que mon incompréhension des termes constitue de moins en moins un obstacle à ce que je saisisse l’essence du propos. On me demande ce que je retiens de ma vie passée. De l’intégralité de mon essence du plus lointain des passés. Je commence à avoir mal au crâne. Des interférences m’empêchent de distinguer le visage qui me fait face au moment précis où j’allais enfin être capable de supporter la lumière. La décharge d’images commence alors.

Posté par JoeCrocodile à 16:53 - Commentaires [3] - Permalien [#]


Commentaires sur Episode 4

    Toujours impressionné par ta manière de gérer le rythme de l'histoire, bravo. Sinon, après avoir répandu ma salive sur tes chaussures de cuir noires, un détail: Je pense que certains passages mériteraient une structure de phrase et un vocabulaire un peu plus simple, au profit d'une narration encore plus incisive. "Néglige tes faiblesses, renforce tes qualités"

    Posté par Wally, 25 novembre 2008 à 15:38 | | Répondre
  • bin???? où qu'elle est l'illus'??? on dirait bien que ça se relache!

    Posté par mm, 28 novembre 2008 à 14:31 | | Répondre
  • Monsieur Joe, la suite?!

    Posté par Wally, 02 décembre 2008 à 10:31 | | Répondre
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